Notes critiques

Samedi 20 mars 2010 6 20 /03 /Mars /2010 14:17

   Alors que les premiers travaux d’inspiration féministe se sont exclusivement attachés à dévoiler les logiques de re-production de la domination masculine, dans ses formes matérielles et symboliques, les recherches récentes mettent également l’accent sur les résistances mobilisées par les femmes. Cet ouvrage s’inscrit dans ce renouvellement théorique des études féministes. L’idée de départ, qui en structure l’ensemble, est que l’émancipation passe nécessairement par la construction de collectifs. S’appuyant sur des travaux empiriques puisés dans le monde du travail ainsi que de l’action sociale et de la sphère militante, les contributions s’attachent à rendre compte des aspirations des femmes à l’autonomie, et décrivent les obstacles ainsi que les possibilités de l’émergence de collectifs, condition de l’individuation.

   Dans une longue introduction, Philippe Cardon, Danièle Kergoat et Roland Pfefferkorn montrent comment cet angle d’analyse des rapports sociaux de sexe permet de repenser la problématique classique des sciences sociales de la dialectique de l’individuel et du collectif. Ils reviennent sur les conceptions de l’individu et de la modernité des ‘’pères fondateurs’’. Considérée comme un processus d’individuation et de détachement des appartenances traditionnelles qui s’est produit dans le cadre de la construction des Etats-nations, la modernité a également souvent été tenue pour automutilante. S’est donc rapidement posée la question de la réinvention des collectifs sur lesquels peut s’appuyer l’émancipation des individus. Les auteurs procèdent ensuite à une lecture critique des travaux de Robert Castel. S’ils reprennent son analyse de la décollectivisation[1] intervenue au cours des trente dernières années, laquelle se traduit par une précarisation accentuée et une fragilisation des protections, ils soulignent la nécessité de s’interroger également sur les ressources mobilisées par les individus pour résister. Ils rappellent pour cela que les conflits et les résistances ordinaires au travail, n’ont pas, contrairement à une idée reçue, diminué au cours de ces dernières années[2]. 

   La première partie s’attache, avec deux contributions qui s’appuient toutefois sur des travaux empiriques, à « penser les rapports entre l’individuel et le collectif ». Cette question est analysée par Danièle Kergoat au travers d’une synthèse d’une partie de ses travaux. Trois exemples sont mobilisés, où elle s’interroge sur les obstacles et les conditions de l’émergence de collectifs. Le premier se fonde sur l’observation d’une mobilisation ouvrière dans une entreprise d’embouteillage d’eau minérale, regroupant une majorité d’ouvriers spécialisés et de manœuvres portugais, et un petit groupe d’ouvriers professionnels français, de mars 1967 à mars 1969. Posant le caractère hétérogène de la classe ouvrière, elle montre que c’est la dynamique entre ses groupes constitutifs qui modèle la forme de la revendication. À partir de l’étude d’un groupe d’ouvrières spécialisées, elle analyse ensuite les obstacles spécifiques à la constitution du collectif dans le cas des groupes féminins. C’est la mise en évidence d’un syllogisme implicite récurrent dans les propos des enquêtées, qui lui permet de fournir une explication à la non-émergence du collectif. Les ouvrières se représentent en effet comme un groupe traversé par une grande concurrence interindividuelle, et font de la solidarité un trait exclusif du groupe masculin. Le syllogisme ‘’Toutes les femmes sont jalouses ; je ne suis pas jalouse ; donc je ne suis pas une femme’’ rend impossible dans ce cas la constitution du collectif. Danièle Kergoat démontre toutefois ensuite dans le cas de la Coordination infirmière les conditions de formation d’un collectif. La construction de revendications professionnelles (qui n’étaient pas d’abord salariales, mais visaient essentiellement à faire reconnaître le travail comme relevant de compétences professionnelles : ‘’un boulot comme un autre’’), a été dans ce dernier cas conditionnée par une triple rupture : par rapport à l’idée d’une vocation, par la séparation entre vie privée/vie professionnelle, et par la séparation entre rôle féminin et rôle professionnel. Christine Mennesson propose dans le chapitre suivant une articulation entre l’approche dispositionnelle et celle des régimes de genre de Robert Connell, afin de rendre compte à la fois d’une certaine récurrence et d’une diversité irréductible dans les comportements de genre. Elle s’appuie pour cela sur une analyse comparée des configurations de genre dans deux contextes sportifs différents, la boxe ‘’pieds-poings’’ et le football. Dans le premier cas, au niveau des clubs comme des instances de décision, les femmes sont en situation de mixité, bien que très minoritaires. Dans ce contexte, elles accordent une grande importance à la stylisation genrée de l’apparence corporelle et aux normes hétérosexuelles. Ce régime de genre tend à construire des formes de féminité ‘’accentuées’’ ou exacerbées, bien que la seule participation des femmes à ce sport puisse déstabiliser certains stéréotypes. Dans le cas du football, la pratique des femmes se trouve au contraire relativement isolée de celle des hommes et les femmes occupent une position très marginale dans les instances fédérales. Cette socialisation en contexte de non-mixité favorise une distance à l’apparence corporelle et une relative permissivité à l’égard des pratiques homosexuelles. Toutefois, les femmes sont ici confrontées au problème de se faire entendre lorsqu’elles se retrouvent dans les contextes mixtes des lieux de pouvoir. S’intéressant ensuite aux variations individuelles dans chacun de ces régimes de genre, Christine Mennesson montre comment il faut prendre en compte les socialisations antérieures aux contextes sportifs.

  Consacrée aux « processus d’individuation » et aux « dynamiques identitaires », la seconde partie s’ouvre par une contribution de Blandine Veith. Elle analyse les causes de l’inaboutissement d’une recherche sur les projets de retraite de femmes migrantes anciennement ou actuellement investies dans l’espace associatif de quartier. Les interviewées ont la plupart du temps parlé de leur passé, mais en esquivant les questions de retraite. Leur individuation a été amorcée dès leur socialisation initiale dans leurs pays d’origine (au Maghreb, en Afrique noire, en Asie, aux Antilles), et leur investissement dans l’espace associatif leur a permis d’acquérir une relative autonomie financière, toutefois fragile et remise en cause par la réduction drastique des subventions publiques qui a précipité vers l’échec beaucoup de projets. Elles se replient parfois sur une ‘’individuation par procuration’’ (p.90), en favorisant celle de leurs filles, qu’elles encouragent à poursuivre leurs études supérieures ou dont elles gardent les enfants pour faciliter leur engagement professionnel. Catherine Delcroix analyse les « dynamiques identitaires » de diverses générations de femmes algériennes. Elle montre comment les trois grands courants idéologiques les placent devant des injonctions contradictoires : les modernistes demandent qu’elles adaptent la tradition aux nécessités de la modernisation ; les fondamentalistes, qu’elles se soumettent à la théocratie tandis que les hyper traditionalistes exigent qu’elles se conforment à une ‘’tradition’’ (réinventée).

   Portant sur les mutations des rapports de genre au sein du monde agricole, les deux contributions de la troisième partie soulignent les avancées et les blocages de l’individuation des femmes. Annie Rieu, Sabrina Dahache et Philippe Cardon montrent comment la promotion par les pouvoirs publics d’une structure ‘’d’exploitation de type familial’’ dans les années 1960 a eu pour conséquence de conférer aux seuls hommes le statut de chef d’exploitation, les femmes et les enfants étant placés sous la tutelle de ces derniers en tant « qu’aides familiaux ». Suite à la mobilisation d’agricultrices, les femmes ont acquis une certaine reconnaissance professionnelle et un statut, désormais inscrits dans la loi[3]. Les auteurs soulignent l’inscription par les femmes épouses d’agriculteur dans des trajectoires professionnelles salariées extra-agricoles. Toutefois, Philippe Cardon montre comment les inégalités entre les sexes dans l’accès au métier d’agriculteur s’expliquent par le maintien d’une endoreproduction familiale forte en filiation masculine. Alors que le foncier est une condition de l’installation, les femmes en sont exclues. Il montre la fragilité des exploitations des femmes qui s’installent à titre individuel, les aides publiques bénéficiant surtout aux grandes exploitations, plus souvent détenues par des hommes. Annie Rieu et Sabrina Dahache construisent trois profils d’agricultrices. Le premier est constitué des femmes qui ont connu une socialisation masculine. Celles-ci tendent à se démarquer du modèle féminin traditionnel et s’identifient au modèle masculin et à ses pratiques. Elles élaborent des stratégies de carrières habituellement associées aux hommes, limitent leurs investissements conjugaux et familiaux, mais elles sont rares à occuper des postes de responsabilité dans les structures professionnelles. Le deuxième profil est formé par les femmes qui s’engagent dans la profession agricole après avoir connu d’autres expériences dans des emplois relativement précaires (aide ménagère, cuisinière, etc.), socialisées dans la différence des sexes, et détournées de l’agriculture au profit d’un frère. Elles développent plus d’activités para-agricoles que les précédentes et adoptent des pratiques qui visent à prendre de la distance par rapport aux modèle productiviste soit par choix, soit par contrainte. Plus souvent investies dans les organisations professionnelles, elles s’inscrivent davantage dans une logique utilitaire que dans la défense d’un groupe.

     La dernière partie porte sur les résistances et les démobilisations dans la sphère du travail salarié. À partir de terrains caractérisés par ‘’un désert syndical’’, Stéphane Le Lay s’intéresse à la distanciation des femmes à l’égard de l’action collective. Reprenant les analyses de Norbert Elias de la pacification, sur le temps long, des mœurs, et du refoulement des pulsions, il montre que la configuration économico-politique actuelle favorise leur accentuation et rend difficile la mobilisation collective des femmes. S’y ajoute la prégnance d’une gestion paternaliste des conflits potentiels, et le choix de l’exit lorsque l’état du marché du travail pour le secteur considéré le permet. Enfin, il montre comment la division sexuelle du travail dans la sphère domestique et le champ militant contribue à décourager les femmes de l’engagement. En s’intéressant à la manière dont s’articulent les rapports sociaux dans le secteur de l’hôtellerie, Emmanuelle Lada montre comment les conditions pratiques d’isolement au travail des femmes de chambre et des veilleurs de nuit constituent des entraves aux mobilisations collectives. Elle met toutefois en évidence des variations significatives selon les catégories et les statuts des hôtels, ainsi qu’entre les femmes de chambre et les veilleurs de nuit (différence de l’expérience vécue de la solitude, entraves spécifiques au passage au collectif pour les femmes en raison de la charge du travail domestique). S’il s’agit la plupart du temps pour ce personnel hôtelier de ‘’tenir’’, en développant des formes d’entraide informelle, le passage au collectif n’est pas totalement absent et constitue une résistance aux assignations professionnelles racisantes. José Calerόn et Xavier Dunezat, à partir de deux terrains d’enquête différents – l’industrie automobile et les mouvements sociaux- analysent les formes que prennent les rapports sociaux au sein d’espaces-temps circonscrits, qui favorisent ou au contraire entravent les mobilisations collectives. Ils montrent comment ce passage dépend fortement de la division et de l’organisation du travail. L’ouvrage se clôt par l’analyse d’un cas individuel qui permet à Yannick Le Quentrec de montrer que les rapports de domination n’empêchent pas le déploiement de la capacité d’agir des individus.

 Abir Krefa

  http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=6210

 


[1] Voir le dernier ouvrage de Robert Castel, La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu, Seuil, 2009, coll. ‘’La République des idées’’, où il reprend en les réactualisant un certain nombre de textes publiés depuis Les Métamorphoses de la question sociale.

[2] Voir sur ce point Sophie Béroud, Jean-Michel Denis, Guillaume Desage, Baptiste Giraud et Jérôme Pélisse, La Lutte continue ? Les conflits du travail dans la France contemporaine, Editions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2008.

[3] La loi d’orientation agricole du 4 juillet 1980 instaure les statuts de ‘’conjoint co-exploitante’’,  et de ‘’conjoint collaborateur’’. Elle permet aux femmes de représenter l’exploitation dirigée par leur mari dans les instances professionnelles. En 1985, la réforme sur les régimes matrimoniaux octroie aux deux époux le pouvoir d’administrer les biens communs et d’en disposer et la même année, une nouvelle mesure autorise les couples à constituer une exploitation agricole à responsabilité limitée, sans une tierce personne. Les femmes peuvent désormais bénéficier du statut de chef d’exploitation.

Par écrivailleuse - Publié dans : Notes critiques
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Samedi 6 février 2010 6 06 /02 /Fév /2010 01:48

   Richesse du matériau empirique et finesse des analyses caractérisent cet ouvrage récemment traduit (de l'américain), qui, en mobilisant des données recueillies dans le cadre d’observations participantes, porte sur les prédicatrices et le public féminin de trois mosquées cairotes. Féministe (marxiste et laïque), Saba Mahmoud justifie toutefois son choix de ne pas placer ses analyses dans le cadre du paradigme dominations/résistances dans lequel s’inscrivent désormais la plupart des travaux portant sur le genre dans le monde arabe. Elle ne cherche donc pas à savoir si la réappropriation des textes et des pratiques religieuses par des femmes favorise leur libération des structures patriarcales, de savoir comment elles en subvertiraient les usages conformément à leurs propres intérêts. Et ce n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait le penser, au nom de l’autonomie de la science (dont les gender et subaltern studies ont montré le caractère illusoire dès lors qu’elle prend la forme d’une négation pure et simple des considérations politiques) qu’elle refuse de poser ce type de questions. Ni non plus en renouant avec une forme de néo-orientalisme. Si le ''renouveau islamique'' met donc à ''l'épreuve'' le féminisme, ce n'est pas en tant que projet politique potentiellement antagoniste- tel n'est en tout cas pas l'angle d'approche choisi par Saba Mahmoud-, mais en tant que cadre théorique souvent mobilisé pour interpréter les pratiques, surtout lorsqu'il s'agit des femmes du ''monde arabo-musulman''.

   Tout en soulignant que le paradigme dominations/résistances peut parfois être justifié, elle montre qu’il ne saurait rendre compte des pratiques qu’elle étudie. L’objectif des femmes fréquentant les mosquées du Caire, ainsi que celui des prédicatrices est en effet de former le soi en conformité aux préceptes tenus pour ‘’islamiques’’. C’est donc dans le prolongement des analyses d’Aristote, et non de la philosophie politique libérale, qu’elle situe ses analyses. De la même manière que le philosophe grec s’attachait à montrer comment c’est la répétition d’un acte vertueux qui conduit à la vertu (ce n’est pas par exemple une prédisposition au courage qui se traduit extérieurement par des actes courageux, mais l’inverse), elle s’intéresse à la façon dont la réitération des pratiques religieuses a pour objectif de former un soi conforme à l’éthique islamique. Les pratiques religieuses ne sont en effet pas réduites par les enquêtées à de simples rituels ponctuels (faire la prière, jeûner, etc.) extraits des autres pratiques quotidiennes. Elles sont au contraire envisagées comme devant régler le plus grand nombre possible d’actes du quotidien, l’objectif étant de finir par agir ‘’spontanément’’ et ‘’naturellement’’ comme une musulmane pieuse. L’ouvrage prolonge aussi les travaux de Mauss (notamment ses Techniques du corps), dans la mesure où il s'intéresse à la manière dont les pratiques finissent par être incorporées.

   Outre sa richesse ethnographique évidente, il constitue une bonne contribution à un débat critique sur l’intérêt d’un questionnement féministe lorsque les actrices semblent éloignées de telles préoccupations, et donc, au-delà du simple cas des femmes ''arabo-musulmanes'', sur les relations entre les interprétations savantes et les interprétations populaires des pratiques.

Abir Kréfa

Par abir.krefa.over-blog.com - Publié dans : Notes critiques
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Vendredi 5 février 2010 5 05 /02 /Fév /2010 20:37
    Les traitements médiatiques de la question palestinienne font des réfugié-e-s un enjeu des négociations de paix, les réduisant souvent à une abstraction. Le premier mérite de cet ouvrage, issu de la thèse de l’auteure, est de leur redonner une épaisseur sociale. Le second est de sortir les femmes des camps de l’invisibilité. Les choix méthodologiques sont explicités dans l’introduction : refus, en s’appuyant sur les analyses de J.Rancière, d’une distinction entre une histoire de groupes de femmes appartenant aux couches privilégiées et où s’opérerait le changement social, et des groupes dominés tenus pour réfractaires à celui-ci; rejet de la division entre une histoire des hommes associée à celle de la sphère publique et politique, et une histoire des femmes qui se confondrait avec celle du quotidien et de la sphère domestique, la famille étant dans une société à lignage ‘’un espace de circulation entre le domestique, le social et le politique’’[1]. Il s’agit d’interroger les images de fixité projetées sur les femmes et les familles des camps, les premières étant présentées dans la mémoire nationale palestinienne comme dans celles des exilé-e-s comme le pilier du maintien des traditions. Les principaux axes portent sur le repartage des valeurs et la redistribution des rôles sexuels induits par l’exil au sein des familles, la ligne directrice étant de savoir si l’histoire de l’exil, le politique et les divers protagonistes ayant influé sur la famille ont abouti à une reproduction ou à la contestation du pouvoir patriarcal.

 

    L’étude est centrée sur deux camps de Jordanie choisis dans une finalité comparatiste, en raison de la différence des itinéraires de leurs habitant-e-s et de leur degré d’insertion dans la société jordanienne : celui de Jabal Hussein, situé à Amman et formé en 1952, a accueilli des urbains comme des ruraux. Ses habitant-e-s sont titulaires de la nationalité jordanienne et ont un niveau de vie moyen supérieur à celui des réfugié-e-s du second camp. Celui-ci, le camp de Gaza construit à Jérash, est beaucoup plus précaire. Ses habitant-e-s, réfugié-e-s en 1948 dans la bande de Gaza puis en Jordanie en 1967, sont originaires du Néguev et ne jouissent pas de la nationalité jordanienne. La recherche varie les échelles d’analyse. La famille est appréhendée tout à la fois comme une structure sociale sur laquelle ont agi l’Etat d’accueil et les organismes humanitaires, comme une entité transgénérationnelle dont l’histoire se déroule en un demi-siècle, et comme le lieu d’itinéraires féminins individuels. La variation des échelles d’analyse conduit à puiser dans des sources diverses. Le matériau empirique est constitué par des documents de l’Etat jordanien, de l’UNRWA et des ONG, ainsi que par un important corpus d’entretiens effectués auprès des employé-e-s de ces derniers, de femmes militantes et de femmes des camps.

 

   Dans le prologue, l’auteure montre comment, après s’être appuyé sur les structures traditionnelles de la société palestinienne, les hamula-s, pour distribuer l’aide humanitaire, et conforté par conséquent le pouvoir patriarcal, l’UNRWA tend à favoriser depuis 1966-1967 l’émergence de la famille nucléaire, au détriment de la famille élargie, et ce dans un souci de gestion plus efficace de l’assistance. L’adoption d’une définition conjugale de la famille ne s’est cependant pas accompagnée de la remise en cause du pouvoir patriarcal. Les organismes humanitaires ont au contraire institutionnalisé les hommes comme chefs de famille, les femmes ne pouvant être considérées comme responsables de la famille que par défaut, en l’absence d’hommes. A cela s’ajoute une transmission en ligne exclusivement paternelle du statut des réfugié-e-s. Toutefois, les conditions d’attribution de l’assistance permettent aussi aux femmes une indépendance à l’égard de leur famille et de celle de leur époux en cas de rupture du lien matrimonial.

 

    La première partie confronte les discours sur la fixité de l’institution familiale avec les changements réels qui ont traversé celle-ci: fragmentation et féminisation induites par les ruptures matrimoniales traduisent un affaiblissement d’une perte du contrôle du champ familial par les hommes. La négation des changements sociaux ayant affecté la famille depuis l’exode, explique l’auteure, a pour fonction de conjurer la rupture historique de 1948 et de faire contrepoids à l’Histoire. Parce qu’elle a été la seule institution pérenne de la société palestinienne jusqu’au renouveau du mouvement national dans les années 1960, la famille a fait l’objet d’un surinvestissement identitaire. Les femmes sont présentées comme les piliers d’une famille sans histoire. Ainsi en est-il de la construction dans les mémoires familiales de la préservation de l’honneur sexuel des femmes comme motif des départs, souvent invoqué par les femmes des camps, notamment celles de la première génération. Ce discours amoindrit la culpabilité des hommes dans la perte de la terre et constitue une légitimation historique devant les générations nées en exil. S’ils n’ont pas su garder la terre, qui dans la société villageoise et bédouine palestinienne constituait un élément de l’identité sociale, les hommes ne sont pas menacés de perte de leur honneur social parce qu’ils ont su protéger l’honneur sexuel des femmes. Cette reconstruction explique aussi la crispation dans les camps sur la valeur de l’honneur, et une surreprésentation des crimes d’honneur dans la société des camps, relativement à ceux se produisant dans (le reste de) la société jordanienne. Alors que c’est dans les familles situées en haut de la hiérarchie sociale que la question de l’honneur et de la virginité étaient tenus pour des valeurs centrales dans la Palestine d’avant 1948, les contraintes étant moindres sur les femmes des classes populaires, l’exil et les conditions de vie en Jordanie ont redistribué les valeurs. A partir des années 1960, le souci de se concilier la population des camps conduit le mouvement national à ne pas remettre en question le pouvoir familial. Mais le mouvement développe un discours accordant la priorité à la lutte nationale –la terre avant l’honneur- ce qui allège les contraintes sur les itinéraires et comportements féminins. Fortes de leurs capitaux culturels et symboliques accumulés dans le militantisme, un certain nombre de femmes ont pu imposer à leurs familles des pratiques matrimoniales novatrices. Avec la fin de la mobilisation massive pour la Palestine à partir des années 1970 et l’accentuation de la stigmatisation sociale dont les camps font l’objet après Septembre Noir, la crispation sur des valeurs identitaires familiales conduit à contraindre davantage les comportements féminins. L’auteure montre ensuite comment les militantes de l’Union des Femmes Jordaniennes ont depuis les années 1990 développé des campagnes pour l’abrogation des dispositions juridiques autorisant une faible sanction des crimes d’honneur et mènent un travail de proximité auprès des femmes et des familles des camps où elles s’instituent en protectrices des femmes en cas de violence conjugale ou du couple face à la famille élargie.

 

    En dépit des discours de continuité sur la famille pré et post-exil, celle-ci a connu des mutations : substitution progressive de la famille nucléaire à la famille élargie, moins accentuée à Jérash qu’à Jabal Hussein, fragmentation et féminisation, un quart des familles étant dirigées par des femmes, les ruptures matrimoniales autrefois provoquées par le décès du conjoint étant de plus en plus dues aux divorces et séparations ; taux de célibat féminin plus élevé que dans la société jordanienne, même si ses significations elles-mêmes ont changé : d’un célibat choisi dans la génération ayant connu les années de militantisme nationaliste dans les camps et l’ouverture du champ des possibles pour les femmes ayant accédé à la scolarisation dans le contexte économique favorable des années 1970, il devient davantage subi à partir des années 1990. Ce chapitre s’achève par l’élaboration d’une typologie de familles où les itinéraires féminins et les rôles des femmes et des hommes sont réinscrits dans les valeurs, statuts et trajectoires familiales plus larges.

 

    Le second chapitre débute par la description des quatre générations historiques de femmes installées dans les camps et des mutations des pratiques et trajectoires matrimoniales : les plus de soixante ans, jeunes femmes au moment de l’exil, mariées avant quinze ans dans le cadre d’arrangements familiaux, en majorité analphabètes et pour qui l’exil a signifié, surtout pour les bédouines, une perte de leur rôle économique et une relégation dans la sphère privée, même si elles gardent un rôle symbolique de transmission de la mémoire de la Palestine ; ‘’Les filles de la catastrophe’’, nées juste avant 1948, ont grandi pendant les années d’installation dans les camps. Les pratiques matrimoniales de la génération antérieure ont été reproduites pour elles. Participant à la survie économique de leur famille d’origine puis celle post-mariage, dans des emplois précaires, elles en retirent peu de pouvoir. La fréquence des veuvages précoces fait de beaucoup d’entre elles des chefs de famille ; La génération des 30-44 ans a bénéficié des opportunités économiques dans le Golfe, des systèmes éducatifs jordanien et de l’UNRWA et grandit dans le contexte de renaissance du mouvement national. Mieux éduquée que la génération précédente-l’éducation ayant été investie d’un rôle politique de reconquête de la terre- elle accède à des emplois plus qualifiés et dont la durée est plus réduite, les hommes étant chargés de subvenir aux besoins du ménage. Cette génération se fixe des objectifs personnels comme la réussite scolaire et professionnelle qui doivent faire l’objet de négociations au sein des couples et des familles. Si on y observe une individuation du choix du conjoint, cela ne va pas sans affronter la famille patriarcale. D’où des résistances des femmes au mariage et une hausse des conflits conjugaux qui conduisent à une rupture du lien matrimonial ; La génération des 15-29 ans est confrontée au rétrécissement des possibilités professionnelles et à la fragmentation politique des réfugié-e-s par Oslo. La précarisation économique fragilise les hommes dans leur rôle de chefs de famille. L’auteure montre comment on y observe à la fois la perte du contrôle par les familles sur les choix matrimoniaux et une crispation sur les valeurs de l’honneur.

 

    Au travers d’un exemple longuement développé, la gestion par les femmes de la famille Suleiman des démêlés conjugaux de leur sœur, l’auteure montre comment, dans le contexte de fragilisation des rôles masculins, les femmes des camps utilisent le langage et les valeurs traditionnel-le-s pour mieux contester le pouvoir masculin. La défaillance des hommes dans leur rôle de protection des itinéraires féminins et de défense de la famille permettrait aux femmes de se réapproprier les valeurs masculines comme une ressource qu’elles utiliseraient à leur profit. L’auteure parle en ce sens d’un ‘’féminisme populaire’’. Il est peut-être regrettable que les difficultés d’interprétation n’aient pas été ici soulevées. L’acquiescement par les femmes de la famille Suleiman aux valeurs familiales traditionnelles est-il une stratégie consciente destinée à voiler sa contestation et donc à permettre celle-ci, ou bien faut-il y voir l’effet d’une intériorisation du caractère légitime de ces valeurs ? La réponse à une telle question conditionne en effet à plus long terme les possibilités de rupture dans l’ordre symbolique. Il est également regrettable que l’auteure n’ait pas intégré l’abondante production scientifique qui, depuis une dizaine d’années aux Etats-Unis et plus récemment en France, s’attache à penser le genre en articulation avec les autres dominations, nationales et de classe, en particulier, bien que les problématiques abordées s’y prêtaient tout particulièrement. Cet ouvrage a toutefois le mérite de déconstruire les représentations communes sur les rapports de genre dans les classes dominées palestiniennes, en replaçant la centralité de la question de l’honneur dans le contexte de l’exil, le tout en mobilisant et croisant des matériaux empiriques riches et variés.

 

Abir Kréfa

 

Lien : http://remmm.revues.org/index3971.html

    

[1] p.6

Par abir.krefa.over-blog.com - Publié dans : Notes critiques
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Vendredi 5 février 2010 5 05 /02 /Fév /2010 20:34
    Cet ouvrage est un recueil regroupant trois conférences données par Joan.W.Scott, historienne du genre et du féminisme, aux Etats-Unis entre 1989 et1999 et traduites par Claude-Servan Schreiber. Joan.W.Scott y défend une écriture critique de l’Histoire, invite à interroger les catégories (en particulier identitaires) utilisées par les historiens, ainsi qu’à soumettre à la critique les présupposés et fondements de l’écriture de l’Histoire telle qu’elle est pratiquée. 


   
La première conférence, intitulée « L’Histoire comme critique » (pp.13-63), débute par la description des attaques menées par les historiens américains contre le post-structuralisme, de leur apologie en faveur d’une pratique orthodoxe de l’Histoire, caractérisée par le culte de l’empirisme et de l’analyse quantitative, et par le refus des réflexions théoriques au nom de l’autonomie du sujet comme acteur de l’Histoire. Si le rejet du post-structuralisme est défendu par des historiens qui se situent dans la mouvance politique conservatrice- le refus de la « théorie » et de la critique étant conçues comme un antidote au ‘’gauchisme’’- l’intérêt des analyses de Joan.W.Scott est de montrer que c’est également le cas d’historiens marxistes pour qui les analyses anti-essentialistes de la « classe ouvrière »- ayant mis en évidence la pluralité des rapports de pouvoir traversant celle-ci- auraient contribué à l’échec du mouvement ouvrier. En s’appuyant sur les œuvres de Marx, Nietzsche, Adorno, et surtout de Foucault, Joan Scott entend par conséquent réhabiliter une écriture critique de l’Histoire. Elle appelle à l’historicisation des catégories et des concepts, à commencer par les catégories tenues pour transcendantales et anhistoriques (telle la raison). Des analyses de Foucault (qui, au travers de ses travaux sur la folie, a montré comment la mise en quarantaine de celle-ci a contribué à construire la place de la raison dans la définition de l’homme par lui-même), elle retient l’importance du rôle tenu par la différence et de l’exclusion dans la construction du sens.

   Dans la seconde conférence- « l’évidence de l’expérience »- Joan.W.Scott nous livre une contribution stimulante à une pratique critique de l’Histoire. Elle procède en effet à la déconstruction d’un des présupposés fondationnels de l’Histoire politique: l’idée que c’est dans l’expérience vécue et partagée par des agents (comme celle des injustices et de la domination), qu’il faut trouver une explication à leur émergence comme catégorie identitaire et politique- qu’il s’agisse des catégories de ‘’femmes’’, ‘’d’homosexuels’’, de ‘’colonisés’’, etc. Au lieu de traiter les catégories comme le résultat d’expériences partagées qui leur préexisteraient, elle invite à les tenir pour des « événements discursifs » (p.14). Refusant le présupposé d’une antériorité de l’expérience par rapport aux mots, elle montre qu’il faut considérer que c’est au travers du langage que les sujets et les groupes se constituent comme tels, qu’il faut s’attacher à examiner les conflits entre les différents systèmes discursifs, et à analyser l’émergence des catégories identitaires et politiques comme le résultat (contingent), du rapport de forces entre plusieurs systèmes discursifs. Enfin, dans la troisième conférence, elle s’intéresse aux modalités de constitution de l’identité collective. En s’appuyant sur l’exemple des mouvements féministes, elle montre comment une identité collective peut émerger : autrement dit comment, en dépit de la différence des objectifs et de la variation des situations sociales et historiques, l’identification ‘’femmes’’ a pu être possible.

     L’ouvrage de Joan.W.Scott présente de nombreux intérêts, quoique parfois limités par la volonté de l’auteur d’opérer un déplacement complet des modes de questionnement dominants. Il offre d’abord un aperçu des débats historiographiques contemporains aux Etats-Unis. Il fournit des pistes expliquant les résistances à l’élaboration d’une Histoire critique ; Il invite à interroger des modes de construction de l’Histoire au départ relativement subversives- telles celles des women’s studies- mais qui, faute de s’interroger sur les catégories utilisées elles-mêmes, sont en passe de devenir des ‘’traditions’’ et d’être intégrées dans l’Histoire classique. En effet, l’un des points intéressants soulevés par Joan.W. Scott est que si l’Histoire féministe ou celle des femmes s’est attachée à décrire les changements des conditions de ces dernières, et leur variabilité à travers le temps, la catégorie ‘’femmes’’ n’en est pas moins posée comme allant de soi, comme si seul son contenu avait subi des modifications. Toutefois, on peut se demander si en réhabilitant l’importance de la dé-nomination -trop souvent négligée par les historiens-, dans la construction sociale et politique des groupes, Joan.W.Scott ne tord pas un peu trop le bâton dans l’autre sens, en conférant au langage un pouvoir excessif et autonomisé, relativement, à celui (laissé de côté), des conditions objectives d’existence ainsi que du vécu des agents.

    Enfin, en faisant le plaidoyer d’une Histoire qui historicise ses catégories ainsi que les rapports de pouvoir, cette contribution veut offrir la possibilité d’une déstabilisation de ces derniers, sans pour autant (ce dont Joan.W.Scott se garde) de rien prescrire en ce sens. Cependant, les rapports de pouvoir sont presque uniquement vus au travers du prisme du langage, et sont donc quelque peu réduits à des conflits entre ‘’systèmes discursifs’’, sans prendre en considération les groupes (mobilisés ou non), en tant qu’ensemble d’agents partageant certaines caractéristiques, à la fois objectives et subjectives. Par ailleurs, l’intérêt politique que présente une déconstruction et une historicisation permanente des catégories est davantage posé comme allant de soi que démontré, comme si la raison scientifique et la raison politique étaient identiques. On peut en effet se demander si, bien qu’elle contribue à dénaturaliser les groupes (de ‘’femmes/hommes’’, de ‘’Noirs/Blancs’’, ‘’homosexuels/hétérosexuels’’, etc.) et donc à en dévoiler le caractère arbitraire (et politique), l’opération de déconstruction est utilement transposable dans le cadre de la construction de rapports de forces politiques moins défavorables. Les groupes dominés (qu’il s’agisse des ouvriers ou des femmes par exemple), pour se mobiliser et être reconnus en tant que tels, ont-ils d’autre choix que d’y œuvrer en mettant l’accent sur une identité découlant, au moins en partie, par le partage de certaines expériences (celles de la domination et des injustices), de s’inscrire dans une tradition de luttes et de résistances passées, et de courir le risque de réifier- au moins temporairement- le groupe ? Or ce sont là autant de modalités contradictoires avec les caractéristiques de l’Histoire critique que Joan.W.Scott appelle de ses vœux.

Abir Kréfa

Lien : http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=5868&var_recherche=joan+scott

Par abir.krefa.over-blog.com - Publié dans : Notes critiques
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Vendredi 5 février 2010 5 05 /02 /Fév /2010 20:30

   A la fois synthétique et précis, relativement court mais dense, cet ouvrage se situe dans le prolongement des recherches antérieures de Johanna Siméant. C’est au travers de ses travaux sur les mouvements de sans papiers[1], où la grève de la faim constitue depuis les années 1970 un des moyens privilégiés de la politisation des revendications- du « droit d’avoir des droits »[2]-, qu’elle a été amenée à s’intéresser à cet objet. Toutefois, l’ouvrage ne se réduit pas (bien que cet exemple soit amplement mobilisé) à une analyse de la grève de la faim dans les mouvements de sans papiers ni même plus généralement aux groupes à très faibles ressources. Sur la base d’observations participantes effectuées dans les mouvements de sans-papiers et de réfugiés, mais aussi sur des documents écrits, il s’appuie sur des exemples extrêmement divers, où la grève de la faim est utilisée de façon collective : dans les mouvements anticolonialistes (en Irlande depuis les années 1920, pendant la guerre d’Algérie dans les années 1950-60), féministes (chez les ‘’suffragettes’’ britanniques au début du 20ème siècle), dans les groupes d’extrême-gauche (en Italie et en Allemagne dans les années 1970), mais aussi dans les « institutions totales »[3] (prisons et camps de concentration notamment). Il puise également dans des cas où le recours à ce moyen de protestation se fait de façon individuelle : grève de Roland Veuillet[4] ; celles, répétées, du député radical italien Marco Pannella ; celle de l’activiste mapuche Patricia Tronsoco au Chili, etc.

  
     Le premier chapitre retrace l’émergence historique de la grève de la faim comme moyen d’action protestataire. Après avoir montré ses affinités avec le jeûne religieux, en ce qu’ils sont associés à des valeurs similaires- celles de la maîtrise de soi et de l’exemplarité morale
- Johanna Siméant insiste également sur ce qui l’en différencie : contrairement à la grève de la faim, le jeûne religieux ne se situe pas dans une logique de rapports de force (il n’implique pas la confrontation avec un adversaire extérieur à soi-même) et ne revêt pas les formes les plus sacrificielles. Par ailleurs, alors que le jeûne religieux apparaît comme une pratique ancienne, prônée par la plupart des religions (judaïsme, christianisme, islam, bouddhisme et hindouisme) ce n’est qu’au cours du 20ème siècle que le jeûne a pu revêtir un caractère protestataire, avec deux exceptions notables : Johanna Siméant relève ainsi que son usage en milieu carcéral remonte au Moyen-âge, mais elle attire aussi l’attention sur les « jeûnes de ‘’remontrance’’ »[5], en particulier dans l’Inde ancienne et en Irlande. Trois moments sont reconstitués par Johanna Siméant, où cette pratique est associée clairement à des revendications politiques : la mobilisation de ce mode d’action au début du 20ème siècle par les anticolonialistes irlandais et les ‘’suffragettes’’ britanniques; les nombreuses grèves effectuées par Gandhi, qui seraient selon elle à l’origine de sa diffusion et de sa réappropriation et enfin, sa banalisation à partir de la fin des années 1960. Dans le chapitre suivant, Johanna Siméant pose la question du dénombrement des actes contestataires et de sa difficulté, dans la mesure où contrairement aux grèves ‘’classiques’’, il n’existe pas ici de préavis officiel : les seules grèves de la faim relativement bien répertoriées sont celles qui se déroulent en prison parce qu’elles sont recensées par l’administration pénitentiaire. Elle passe ensuite en revue les différentes ressources permettant donc de fournir non une approximation, mais une limite inférieure du nombre de grèves de la faim : presse locale et nationale, internet, etc. Quoique largement insuffisantes, ces données lui permettent toutefois de mettre en évidence la routinisation progressive de ce mode d’action protestataire.

    Après avoir réfuté les lectures (ou les stratégies de délégitimation) qui en font une pratique ‘’irrationnelle’’ ou ‘’pathologique’’, Johanna Siméant resitue ce mode d’action dans l’espace des possibles protestataires. Reprenant la notion désormais classique de ‘’répertoires de l’action collective’’[6], elle analyse la grève de la faim de façon relative aux autres modes de protestation. Il s’agit ainsi d’un moyen couramment privilégié dans les contextes de rareté des espaces et des moyens de la contestation (c’est le cas des dissidents politiques dans les Etats autoritaires). C’est le cas aussi de ceux qui, étrangers, sans-papiers et réfugiés ou nationaux mais de fait non reconnus comme tels (comme les harkis), sont privés de citoyenneté et pour lesquels le recours aux formes ‘’classiques’’ de la protestation (grèves, manifestations, etc.) peut être bien plus coûteux. L’intérêt de ses analyses est également de replacer la grève de la faim dans une perspective diachronique de la contestation: elle montre ainsi que dans le cas des sans-papiers, celle-ci précède souvent des formes plus conventionnelles, comme les manifestations, les premières ayant pour objectif de diminuer le coût des secondes. Toutefois, loin de constituer le monopole des groupes à faibles ressources, la grève de la faim peut être, à l’inverse, mobilisée par des individus (ici, plus souvent que des groupes) qui disposent d’un capital symbolique important, l’intérêt de l’ouvrage étant de relier les caractéristiques sociales des jeûneurs à celles des ‘’causes’’ ou des revendications. Moyen de déstabiliser les rapports de force avec l’autorité (que celle-ci soit incarnée par une instance étatique ou, à une échelle plus microsociologique, par un patron), le jeûne protestataire n’est cependant pas analysé comme un simple face-à-face entre les grévistes et leurs adversaires. Ce sont cinq acteurs qui peuvent y être impliqués : les jeûneurs et l’instance détentrice de l’autorité, mais aussi le comité de soutien, les médias et les médecins. Pour ces derniers, Johanna Siméant montre ainsi le rôle des hospitalisations, des diagnostics et certificats médicaux dans la dynamique des rapports de forces entre les grévistes et leurs adversaires.

    Au final, cet ouvrage intéressera bien sûr les politistes et les spécialistes des formes protestataires de l’action politique, mais aussi les sociologues du corps[7], et- quoique plus secondairement- ceux des médias et de l’expertise. Toutefois, étant donnés le format ainsi que le langage utilisé (lequel est relativement intelligible par des non-spécialistes), il peut être lu par un public plus large (qui pourra comprendre des militants, et ceux qui, plus globalement, s’intéressent aux formes de résistance au pouvoir).


Abir Kréfa

Lien: http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=6099&var_recherche=johanna+sim%E9ant

[1] SIMEANT Johanna, La Cause des sans-papiers, Paris, Presses de Sciences Po, 1998.

[2] SAYAD Abdelmalek, La Double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré. Seuil, 1999, p.324.

[3] GOFFMAN Erving, Asiles. Etudes sur la condition sociale des malades mentaux, Les Editions de Minuit, 1968.

[4] Conseiller Principal d’Education dans un lycée de Nîmes et adhérent du syndicat SUD, il entame une grève de la faim en 2004 pour protester contre sa mutation-sanction à Lyon consécutive à un conflit qui l’a opposé au principal de son établissement au sujet de la disparition du statut d’aide-éducateur et de surveillant.

[5] Ainsi en est-il de la privation de nourriture comme menace de suicide brandie par des créanciers qui ne parviennent pas à se faire rembourser par leurs débiteurs, en particulier lorsque ceux-ci appartiennent à un groupe social dominant relativement au leur. (p.13).

[6] TILLY Charles, La France conteste. De 1600 à nos jours, Paris, Fayard, 1986.

[7] Ceux-ci pourront se reporter en particulier au chapitre III, où sont analysés « les sens d’une violence faite au corps » (p.39-56).

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