Samedi 6 février 2010 6 06 /02 /Fév /2010 01:48

   Richesse du matériau empirique et finesse des analyses caractérisent cet ouvrage récemment traduit (de l'américain), qui, en mobilisant des données recueillies dans le cadre d’observations participantes, porte sur les prédicatrices et le public féminin de trois mosquées cairotes. Féministe (marxiste et laïque), Saba Mahmoud justifie toutefois son choix de ne pas placer ses analyses dans le cadre du paradigme dominations/résistances dans lequel s’inscrivent désormais la plupart des travaux portant sur le genre dans le monde arabe. Elle ne cherche donc pas à savoir si la réappropriation des textes et des pratiques religieuses par des femmes favorise leur libération des structures patriarcales, de savoir comment elles en subvertiraient les usages conformément à leurs propres intérêts. Et ce n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait le penser, au nom de l’autonomie de la science (dont les gender et subaltern studies ont montré le caractère illusoire dès lors qu’elle prend la forme d’une négation pure et simple des considérations politiques) qu’elle refuse de poser ce type de questions. Ni non plus en renouant avec une forme de néo-orientalisme. Si le ''renouveau islamique'' met donc à ''l'épreuve'' le féminisme, ce n'est pas en tant que projet politique potentiellement antagoniste- tel n'est en tout cas pas l'angle d'approche choisi par Saba Mahmoud-, mais en tant que cadre théorique souvent mobilisé pour interpréter les pratiques, surtout lorsqu'il s'agit des femmes du ''monde arabo-musulman''.

   Tout en soulignant que le paradigme dominations/résistances peut parfois être justifié, elle montre qu’il ne saurait rendre compte des pratiques qu’elle étudie. L’objectif des femmes fréquentant les mosquées du Caire, ainsi que celui des prédicatrices est en effet de former le soi en conformité aux préceptes tenus pour ‘’islamiques’’. C’est donc dans le prolongement des analyses d’Aristote, et non de la philosophie politique libérale, qu’elle situe ses analyses. De la même manière que le philosophe grec s’attachait à montrer comment c’est la répétition d’un acte vertueux qui conduit à la vertu (ce n’est pas par exemple une prédisposition au courage qui se traduit extérieurement par des actes courageux, mais l’inverse), elle s’intéresse à la façon dont la réitération des pratiques religieuses a pour objectif de former un soi conforme à l’éthique islamique. Les pratiques religieuses ne sont en effet pas réduites par les enquêtées à de simples rituels ponctuels (faire la prière, jeûner, etc.) extraits des autres pratiques quotidiennes. Elles sont au contraire envisagées comme devant régler le plus grand nombre possible d’actes du quotidien, l’objectif étant de finir par agir ‘’spontanément’’ et ‘’naturellement’’ comme une musulmane pieuse. L’ouvrage prolonge aussi les travaux de Mauss (notamment ses Techniques du corps), dans la mesure où il s'intéresse à la manière dont les pratiques finissent par être incorporées.

   Outre sa richesse ethnographique évidente, il constitue une bonne contribution à un débat critique sur l’intérêt d’un questionnement féministe lorsque les actrices semblent éloignées de telles préoccupations, et donc, au-delà du simple cas des femmes ''arabo-musulmanes'', sur les relations entre les interprétations savantes et les interprétations populaires des pratiques.

Abir Kréfa

Par abir.krefa.over-blog.com - Publié dans : Notes critiques
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