Partager l'article ! Robert Castel, La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l'individu, Seuil, 2009.: Robert Castel rassemble dans c ...
Robert Castel rassemble dans cet ouvrage des textes précédemment publiés dans des revues et des ouvrages collectifs divers, qui reprennent ses travaux depuis Les métamorphoses de la question sociale (Fayard, 1995). Il pointe les dangers d’une dérégulation du marché du travail, s'interroge sur les causes de la crise de l'Etat social, analyse la place du travail comme facteur d'intégration et d'identité des individus. Dans le cadre d'une approche socio-anthropologique, il retrace l'émergence de l'individu et de la citoyenneté, ainsi que la place des protections sociales. Il montre les effets ambivalents du marché: à la fois facteur d'émancipation de l'individu des liens de proximité et producteur de formes de servitude. Il s'interroge aussi sur les causes du reflux du rôle historique de la classe ouvrière autour de laquelle s’est depuis la fin du dix-neuvième posée la question sociale et qui apparaissait porteuse d’un projet politique global. Il intègre la question des discriminations postcoloniales, appelle à une refondation de la nation et de la citoyenneté qui prenne acte du caractère pluriculturel et plurireligieux de la société française.
Mais il reprend aussi, au-delà de ces objets traditionnellement plus sociologiques, un très beau texte qui propose une interprétation originale du roman de Tristan et Iseut. Contre les lectures qui considèrent cette fiction comme le signe de l’émergence en Occident de l’amour comme valeur fondatrice du couple, il relie le caractère absolu de la relation entre Tristan et Iseut à leur statut de désaffiliés. En récapitulant les principaux épisodes du récit, il montre l’omniprésence de la déterritorialisation et de la désaffiliation des deux héros. Le roman est ainsi construit sur un vide d’appartenance. La désaffiliation n’est pas uniquement subie par les héros (Tristan est né orphelin), elle est également un choix, dans la mesure où tous deux refusent, lorsque l’occasion se présente, de s’inscrire dans les règles de la filiation, et plus généralement, dans les rapports et rôles sociaux, sexués et inégalitaires.
C’est dès lors ce rejet des rôles sociaux qui rend possible l’égalité entre les deux héros : ‘’ainsi deviendrait compréhensible le surgissement d’une figure de la relation masculin/féminin qui se constitue comme un rapport de réciprocité totale nouant une alliance irréversible entre deux êtres’’ (p. 316). C’est parce qu’ils refusent de jouer le jeu de la société qu’ils peuvent être égaux et passionnés l’un pour l’autre. Parce que leur amour ne s’inscrit pas dans des stratégies matrimoniales, qu’il n’a pas pour fonction de déboucher sur une filiation, il peut alors être absolu.
Le texte original de cette interprétation du roman de Tristan et Iseut a été publié
par Robert Castel dans Le Débat, n°61, sept-oct. 1990.
Abir Krefa
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